février 2010 / Numéro 4
Dans ce numéro...

50 ans de vie religieuse à la Compagnie de Jésus

Interview avec le P. Oliver Borg OLIVIER

D’où est née votre vocation ?

 

Je crois que la première idée de vocation est née lorsque j’étais à l’école primaire. Nous avions alors une enseignante, chrétienne engagée, qui s’intéressait beaucoup aux missions. Elle nous lisait les lettres qu’elle recevait des missionnaires jésuites en Inde. Les jésuites maltais avaient une grande mission au Santal Parganas dans l’Ouest Bengale. Notre enseignante nous parlait aussi des enfants très pauvres qui avaient du mal à pouvoir étudier. C’est ainsi qu’est né mon premier désir de devenir missionnaire.

Est-ce uniquement à travers cette enseignante que vous avez fait connaissance avec les jésuites et que vous avez décidé de joindre la Compagnie de Jésus ?

Vers la fin de mes études à l’école primaire, mon frère est entré à la Compagnie de Jésus. Un an plus tard, je suis allé continuer mes études au Collège jésuite maltais de Saint Aloysius qui se trouvait à un quart d’heure à pied de chez moi. C’est là que j’ai fait la connaissance directe de la Compagnie et j’ai eu souvent l’occasion d’écouter le témoignage des missionnaires revenant de l’Inde. De même, j’entendais souvent parler de Saint François Xavier et de sa lettre aux étudiants d’Europe les invitant à aller en Orient annoncer le Christ. J’ai voulu alors suivre ses pas et être un nouveau François Xavier.
A la fin de mes études secondaires, en 1959, à l’âge de seize ans et demi, j’ai demandé d’entrer au noviciat de la Compagnie de Jésus à Malte. Quand j’ai rencontré le P. Provincial, il m’a demandé pourquoi je voulais être jésuite, je n’avais que deux raisons à donner ; la première était que Dieu a été si généreux avec moi et que j’ai tant reçu de la vie – une bonne famille croyante, une bonne éducation, beaucoup d’affection, une vie confortable – alors je sentais qu’à travers cela Dieu m’appelait à partager avec ceux qui ont reçu peu ou rien ; la deuxième raison était que je voulais, comme François Xavier, aller en Inde pour annoncer le Christ aux non-chrétiens et baptiser des milliers ! J’étais alors un jeune adolescent romantique, plein d’enthousiasme, prêt à enflammer le monde.

Avez-vous finalement réussi à réaliser votre ambition de partir pour l’Inde?

Je suis entré à la Compagnie le 10 octobre 1959 avec 7 autres compagnons. Presque tous voulions aller en mission. Quand mon tour arriva de partir pour l’Inde, après quatre premières années de formation, le gouvernement indien a déclaré qu’il ne voulait plus de missionnaires et les portes de l’Inde se sont fermées. C’était une grande déception et je suis parti étudier la philosophie au Nord de l’Italie en attendant de voir plus clair.

En 1960, un jeune jésuite maltais, le P. Joe Buhagiar Bianco (Abou Hagiar) qui était compagnon d’école depuis les classes primaires, était parti au Proche-Orient. En 1965 il m’a invité à le rejoindre. Sans trop y réfléchir, et parce que cela me paraissait une solution après le départ manqué pour l’Inde, j’ai tout de suite accepté et j’ai écrit au Provincial qui m’a répondu d’attendre un an ou deux, car j’avais besoin de mûrir davantage. Comme l’humilité n’a jamais été ma vertu la plus développée, j’étais convaincu que les supérieurs ne comprennent rien et qu’au bout de trois ans de philosophie et de sept ans à la Compagnie, j’étais prêt à affronter le monde.

Quand alors êtes-vous venu au Liban ?

En ces temps-là, un assistant du P. Général est passé par Malte pour chercher des volontaires pour le Liban. Je me suis présenté immédiatement et sans lui dire ce que le P. Provincial m’avait dit. Il m’a dit d’écrire une lettre qu’il porterait au P. Général, le P. Pedro Arrupe. Peu après, j’ai reçu une lettre de celui-ci me nommant pour le Liban. Je suis allé tout fier chez le Provincial lui montrer cette lettre. Sa réponse était : « Je ne peux pas te dire de ne pas partir, puisque la lettre vient du Général, mais mon conseil reste d’attendre un an ou deux pour mûrir davantage ». Bien sûr j’ai ignoré son conseil très sage et mon départ était prévu pour le 6 juin 1967. C’était le jour du début de la Guerre des six jours et j’ai dû attendre le 22 juillet pour trouver un avion pour Beyrouth. Je suis parti et le résultat fut un échec total et le retour bredouille à Malte au bout de six mois en admettant que le P. Provincial avait raison. C’était un coup dur pour mon amour propre. Dans mon immaturité et mon orgueil, j’ai jeté la faute aux autres et j’ai juré que jamais je ne remettrai le pied au Proche-Orient !

Comment avez-vous vécu cet échec ?

Je suis rentré faire de l’enseignement dans notre collège à Malte pendant deux ans et en 1969 je suis parti en France faire ma théologie à Lyon. Six mois après mon ordination, en décembre 1972, j’ai fait une forte dépression et j’ai dû être soigné pendant six mois et arrêter les études pendant deux années. Travaillant avec le psychiatre qui me soignait et mon Père Spirituel (mon très sage ex-Provincial) j’ai pu découvrir que la vraie cause de ma dépression, outre les trois années où je ne dormais que trois heures par nuit, était le refus d’affronter la réalité de mon échec au Liban et le problème de mon orgueil qui ne me permettait pas d’assumer ma part de responsabilité et d’oser risquer de nouveau, alors qu’au fond de moi-même je sentais très fort que Dieu continuait à m’appeler à servir dans la Province du Proche-Orient. Alors j’ai dit : « Très bien, Seigneur, si tu le veux vraiment, je suis prêt à aller ! » Mais en effet je n’ai rien fait pour me faire envoyer. Je n’ai pas présenté une nouvelle demande.

Comment êtes-vous enfin reparti pour le Proche-Orient et surtout l’Egypte ?

 

En novembre 1973, j’ai du être opéré d’urgence pour un ulcère perforé et un début de cancer à l’estomac. Le troisième jour j’ai eu une hémorragie interne et on n’arrivait pas à l’arrêter. Le chirurgien a finalement dit à la sœur : « Si dans une demi-heure cela ne s’arrête pas, appelez le prêtre pour qu’il l’aide à se préparer à rencontrer le Seigneur ! ». Et cela devant moi ! J’ai alors réfléchi et je me suis demandé ce que je risquais d’entendre le Seigneur me dire, si je le rencontrais au bout d’une demi-heure. La réponse n’était pas difficile: « Pourquoi me résistes-tu encore ? Va au Proche-Orient ! »  Et alors je Lui ai dit : « Si je retrouve la vie, cette fois-ci, je suis vraiment prêt à y aller. ». C’est évident que j’ai retrouvé la vie, puisque je suis là aujourd’hui pour célébrer mes 50 ans de vie religieuse. Toutefois, lorsque j’ai dû écrire la lettre de demande c’était pour le Brésil. L’adolescent romantique en moi dominait toujours et je me voyais missionnaire en Amazonie, baptisant les indiens! Le chirurgien a vu ma lettre et il m’a dit d’être réaliste et de choisir quelque chose de plus proche et de plus semblable au climat maltais. J’ai donc ajouté un post-scriptum en affirmant (dans ma grande générosité !) que j’étais même prêt à aller en Egypte. Plus tard, au bout d’une visite à Malte, P. Arrupe que j’ai rencontré plusieurs fois m’a dit « oui pour l’Egypte ». C’est ainsi qu’a commencé mon aventure au Proche-Orient.

Parlez-nous en détail de cette aventure…

J’ai passé vingt et une des plus belles années de ma vie en Egypte, enseignant au Collège de la Sainte Famille, étant le Père Spirituel et enseignant au Séminaire Interdiocésain Copte Catholique et à l’ISSR du Caire, et m’occupant de la CVX. C’est là aussi que j’ai commencé à m’intéresser aux enfants de la rue. Je crois que c’était la forme qu’a pris finalement mon désir original de m’occuper des enfants abandonnés quand je voulais aller en Inde. Mon séjour égyptien a été interrompu par une année à Chicago où je suis allé me spécialiser en accompagnement spirituel et counselling et par les quatre années en Italie où j’ai commencé une thèse de doctorat et enseigné au collège de la Compagnie.

Après le Caire, je suis venu au Liban où j’ai aussi passé sept belles années et travaillé comme au Caire au Séminaire Patriarcal Maronite, à Ghazir, à l’ISSR comme enseignant et je fus aussi aumônier national du MEJ et de la CVX. Au Liban, malgré pas mal de difficultés et d’oppositions, le travail avec les enfants de la rue s’est développé davantage et avec Offre Joie, nous avons projeté de créer un refuge de nuit. Malheureusement, puisqu’à présent je ne suis plus à Beyrouth, le projet avance très lentement. Cependant les contacts avec les enfants continuent surtout grâce à Mlle Nayla Tabbara et au P. Fadi Daou qui ont pris la relève.

Et vous êtes resté au Liban jusqu’à présent ?

Après le Liban, à la fin de la guerre de 2006, j’ai dû aller à Rome et je devais y rester un certain temps pour terminer un doctorat mais Dieu avait d’autres plans. Vers la fin de la 35e Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus, en février 2008, j’ai reçu un message d’un jeune compagnon jésuite en Turquie disant que la maison à Ankara avait des difficultés parce que parmi les trois Pères qui s’y trouvaient, deux devaient quitter, l’un pour finir son doctorat, l’autre pour aller diriger un institut de dialogue interreligieux à l’Université Grégorienne, à Rome. La maison risquait d’être fermée. Cela m’a fait réfléchir toute une nuit et le lendemain matin j’ai dit au Provincial qui était à Rome, que j’étais prêt à aller à Ankara si besoin pour ne pas fermer une maison. Cinq jours plus tard la décision était prise.
 
Ainsi, depuis le 11 juillet 2008, je me trouve à Ankara pour m’occuper de la communauté catholique internationale et pour coordonner le JRS (Jesuit Refugee Service) de la Turquie. En collaborant avec l’UNHCR, nous essayons d’aider les 18 000 réfugiés qui se sont inscrits auprès de l’Organisation des Nations Unis. Nous nous occupons surtout des familles nombreuses en offrant des leçons d’anglais, une petite aide financière, une aide médicale et un service d’écoute.

50 ans de vie religieuse… qu’est-ce que cela signifie pour vous aujourd’hui ?

Mes 50 ans de vie religieuse m’ont vu voyager pas mal et travailler dans différentes situations. Mon amour pour la Compagnie m’a fait que grandir, parce qu’elle a fait de moi ce que je suis aujourd’hui et m’a donné l’occasion de réaliser jusqu’ici le désir initial de partager tout ce que j’ai reçu de Dieu et de la vie avec ceux qui en ont moins reçu.

En 50 ans de vie religieuse dans la Compagnie je crois que j’ai désormais perdu le romantisme adolescent, mais pas l’enthousiasme et le désir de parler à tous de l’amour infini et inconditionnel du Père. Toutes ces années m’ont aussi aidé à découvrir mes faiblesses, mes fautes et mes erreurs, mais à travers tout cela j’ai pu découvrir encore plus l’amour gratuit de Dieu. « C’est pourquoi, comme dit St Paul, je me complais dans les faiblesses, dans les outrages… et les angoisses endurées pour le Christ ; car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Cor. 12, 10).

 

 
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